Au Bénin, parler de nu artistique déclenche encore des réactions contrastées. À Cotonou, Porto-Novo ou Ouidah, beaucoup de Béninois associent spontanément le corps dénudé à la provocation, voire à l’indécence. La sensibilité culturelle, les croyances religieuses et la pression sociale rendent le sujet délicat, presque tabou.
Pourtant, dans les galeries et les espaces de création de nos villes, une nouvelle génération de photographes réinvente le regard porté sur le corps humain. Pour eux, il devient territoire esthétique, espace de liberté et véritable langage visuel. Car le nude artistique n’est ni une transgression gratuite ni une célébration de la nudité pour elle-même. C’est un art codifié, réfléchi, qui interroge les formes, la lumière, l’émotion.
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Comprendre le Nude : définition et cadre artistique
Le nude artistique obéit à des codes précis qui le distinguent clairement de l’érotisme ou de la pornographie. Le nu, tel que l’entendent les artistes, est d’abord la représentation esthétique du corps humain : un sujet d’étude, de contemplation et d’émotion. Il ne vise ni à provoquer ni à séduire, mais à exprimer une vision, une sensibilité, une recherche plastique.
Contrairement à la pornographie, où le corps devient un objet de consommation sexuelle, ou à l’érotisme, pensé pour susciter le désir, le nude artistique propose un tout autre rapport au corps : un langage visuel, une exploration des formes, des lignes, de la lumière et des textures. L’intention du photographe y est primordiale : il ne cherche pas le sensationnel, mais l’expression. Le modèle n’est pas un sujet vulnérable mais un collaborateur, pleinement consentant, engagé dans une démarche créative.
Le nude sous nos cieux : un art face aux tabous culturels
Au Bénin, le corps nu reste un sujet sensible. Les résistances sont nombreuses : la pudeur transmise de génération en génération, l’influence des religions – du christianisme à l’islam en passant par certaines conceptions vodoun – et surtout la peur du « qu’en‑dira‑t‑on ». Ces réticences sont compréhensibles : dans notre société, la nudité est souvent associée à la morale, à l’intimité ou à la transgression. Mais elles ne doivent pas pour autant étouffer le débat ou freiner la création artistique.
Car le nude interroge justement ces normes. Pourquoi le corps fait‑il encore peur ? Qu’est‑ce que la beauté, vue depuis notre contexte béninois ? Le corps doit‑il être uniquement sacralisé, ou peut‑il aussi être célébré comme matière esthétique ? En posant ces questions, les artistes ne cherchent pas le scandale mais l’ouverture : ils bousculent nos certitudes pour mieux élargir notre regard. Le nude artistique ne cherche pas à choquer : il invite à réfléchir sur le corps, l’identité et la liberté créative dans notre société.
Trois photographes béninois et leur regard sur le nu
Si le nude artistique peine encore à s’imposer dans l’imaginaire béninois, certains créateurs, eux, ont choisi de l’assumer pleinement. À Cotonou, Abomey-Calavi ou dans la diaspora, quelques photographes portent sur le corps un regard audacieux, sensible et profondément réfléchi.
Erick-Christian Ahounou
Erick-Christian Ahounou est l’une des figures majeures de la photographie béninoise. Né à Cotonou, photojournaliste depuis les années 1990, il s’est imposé comme pionnier du nu artistique, exposant dès 1998 à la Médiathèque des diasporas. Dans son travail, il sublime les courbes africaines par un jeu de lumière maîtrisé, loin de toute vulgarité. Sa persévérance a ouvert la voie à une nouvelle génération d’artistes prêts à assumer ce genre au Bénin.
Fiacre Gbédiga
Photographe basé à Abomey-Calavi, Fiacre Gbédiga est reconnu pour son approche rigoureuse du nude. Son engagement professionnel est visible à travers son studio Fiacregbedigaphotographie. Dans ses prises de vue, il insiste sur une démarche respectueuse : « nous ne flashons pas la femme dans une intention exhibitionniste », affirmait-il au média beninintelligent dans une interview le 24 juillet 2020. Il travaille le corps comme matière esthétique, défendant un nude éthique et décomplexé.
Cécile Quenum
Photographe belgo-béninoise, Cécile Quenum propose un regard féminin rare sur le nu, notamment dans son exposition En Mâle d’Émotions à la Galerie Zato de Cotonou en 2025. Elle explore la beauté masculine avec sensibilité, jouant des textures, de la lumière et des postures pour révéler la vulnérabilité et la diversité des corps noirs. Son travail enrichit la scène béninoise d’une perspective nuancée et profondément humaine.
Le nude comme acte artistique et engagement créatif
Choisir de photographier le nu au Bénin, ce n’est pas une facilité : c’est un acte de courage créatif qui engage l’artiste, le modèle et le public. Dans un contexte où la nudité suscite encore suspicion ou malaise, assumer ce genre photographique demande fermeté de vision et une profonde conscience de ses responsabilités.
Sur le plan artistique, ces photographes affrontent le regard critique de la société, les incompréhensions et parfois les attaques. Ils doivent défendre leur démarche avec conviction, sans jamais céder à la provocation gratuite. Sur le plan éthique, le nude exige un cadre impeccable : consentement éclairé du modèle, respect de son intimité, collaboration équilibrée et protection totale de son image.
Le regard du public : apprendre à voir autrement
Face à une photographie de nu, la première réaction est souvent le malaise ou le jugement. Pour beaucoup de spectateurs béninois, la nudité surprend, dérange, interroge. C’est normal. Mais c’est aussi là que commence le travail du regard. Éduquer son œil, c’est accepter de suspendre un instant le jugement moral pour observer.
Comprendre l’intention de l’artiste permet de se détacher du réflexe de condamnation. Les médias culturels ont, eux aussi, un rôle essentiel. Des magazines comme OUKOIKAN créent des espaces de débat apaisés, où l’art contemporain peut être discuté sans complaisance ni tabou.