Du rap au slam, « de la baïonnette à la plume » : rencontre avec une voie engagée du Bénin.
Ancien sergent de l’armée béninoise devenu journaliste, rappeur, slameur et chef d’entreprise, Sergent Markus a fait de l’écriture son unique métier. Fondateur de Sergent Markus Company (SMC), producteur et présentateur de l’émission « Tous les jours ne sont pas dimanche » sur TVC Bénin, il porte depuis plus de trente ans une parole engagée, nourrie d’actualités, d’histoire et de spiritualité vodun. À l’occasion de ce numéro d’août, Le Guide OUKOIKAN lui a tendu le micro.
Q1. Pouvez-vous vous présenter et parler de votre carrière ?
Sergent Markus : Je m’appelle Toussaint DJAHO, alias Sergent Markus. Ancien enfant de troupe du Prytanée militaire de Bembèrèkè, j’ai été initié au journalisme à Radio Univers en 1996. Retourné dans l’armée en 1997 et devenu sergent, j’ai dû démissionner le 16 février 1999. Le lendemain, je rentrais à la rédaction de Golfe FM. Pendant près d’un an, j’y ai été formé par M. Hervé Kouassi (ex-journaliste émérite – ORTB). J’ai suivi ensuite une trentaine de formations continues (CFPJ Paris, RFI, RTBF, Radio Nederland, Deutsche Welle); ainsi que des cours de droit à l’UAC et des études de communication jusqu’au niveau master.
J’ai été reporter, présentateur, animateur hip-hop, chef du desk culture, chroniqueur politique, sur Golfe FM, LC2 et Radio Tokpa. Je fus correspondant de « Couleurs Tropicales » (RFI), de « Plus d’Afrique » (Canal +) et autres. J’ai par ailleurs dirigé la rédaction d’Akwaba Magazine et créé mon propre journal, Colombo en 2011. E-Télé m’a accueilli en 2015 avec la quotidienne « Sacrée Journée », et depuis 2022, je produis et présente « Tous les jours ne sont pas dimanche » sur TVC Bénin.
Côté communication, je suis passé par les agences AG Partners et Döma Organisations, avant de fonder IFA Strategy en 2013. Après quelques années, je suis entré à l’Ambassade de France au Bénin en tant qu’attaché de presse, puis à l’Institut français du Bénin au poste de responsable à la communication. Mais depuis deux ans, j’ai relancé ma propre agence, SMC (Sergent Markus Company), avec des clients comme Nobila, Corsair, Celtiis , MTN, Holland Greentech, etc.
Parallèlement, je poursuis ma carrière artistique avec trois albums de slam, un album de rap, un EP rap-slam et ma présence sur un album de jazz, avec le groupe Fat Trio
Q2. Quand avez-vous senti que l’art allait devenir une partie essentielle de votre vie ?
Sergent Markus : Je ne faisais pas de l’art au départ pour en devenir professionnel. D’ailleurs, je ne vis pas seulement de l’art. Ma chose, c’était la communication et les médias. Mais le déclic est venu avec les débuts de mon groupe Noir sur Blanc, quand j’ai vu que ça accrochait le public.
Mais le véritable élément déclencheur reste l’album « Qui sème le vent récolte le tempo », de MC Solaar que j’ai reçu en 1992, grâce à une correspondante de Clermont-Ferrand : c’était le Graal à l’époque, tout le monde le copiait à Cotonou, Bembèrèkè, Parakou. Puis, avec d’autres camarades de l’école militaire, surtout Ishaq, nous avons commencé à nous initier au rap, en répétant les chansons de Solaar, en grifnos premiers textes. Et sans instrumentaux, on faisait du beatbox, ou on tapait sur des boîtes de tomates pour marquer le tempo. Ce n’était pas encore mature, mais on y croyait très fort! Et depuis, je n’ai pas arrêté d’écrire, de rapper et de slamer.
Q3. Pourquoi êtes-vous passé de l’armée à la vie artistique ?
Sergent Markus : Je n’ai pas vraiment choisi; cela s’est imposé à mon âme, à mon cœur. En démissionnant, en 1999, ce n’était même pas pour devenir artiste, mais pour devenir homme de média. J’avais un appel du cœur : ma vocation n’était plus l’armée, mais d’écrire et de communiquer.
Je ne regrette rien, je me sens libre, j’ai nourri mon esprit et mes passions. Mon seul regret, c’est de ne pas avoir toujours su saisir les opportunités qui se présentaient, et c’est ce que j’aimerais transmettre aux plus jeunes : soyez attentifs aux opportunités sur votre parcours.
Q4. Quels sont les artistes qui vous ont influencé ou marqué ?
Sergent Markus : Il y a eu MC Solaar, le groupe IAM, Positive Black Soul, et aux États-Unis N.W.A, Public Enemy, Wu-Tang Clan. IAM m’a le plus marqué dans la profondeur de l’écriture, et sur les questions d’égyptologie, de politique internationale; mais aussi par leur sobriété, une posture sans exubérance.
Au Bénin, mon compère Ishaq m’a beaucoup influencé, car très jeune déjà, il était vu comme le philosophe et le leader désigné de notre mouvement. Des leaders comme Thomas Sankara, Nelson Mandela, Che Guevara ont forgé ma personnalité et ma vision. D’ailleurs, mon nom d’artiste vient de là : « Sergent » pour mon grade dans l’armée et « Markus » en hommage à Marcus Garvey, précurseur de l’« exodus », l’exil-retour du peuple noir sur la terre africaine.
Q5. Comment décririez-vous votre style artistique ?
Sergent Markus : mon style est un mélange de rap et de slam, puisque je suis fils des deux. Pour moi, c’est le même métier; c’est l’art d’écrire et de dire. Et un texte ne vaut la peine d’exister que s’il apporte une valeur ajoutée à la réflexion humaine. Aujourd’hui, je mets en valeur mon identité vodun et mes origines Adja et j’en suis fier.
On me dit parfois que j’emploie de grands mots, mais en réalité je procède par images mises bout à bout, pour raconter des histoires. Pour percevoir ces images, il faut parfois fermer les yeux pour m’écouter. C’est ce que je fais moi-même, pour capturer les images et les transcrire en mots sur mon papier, avant de les déclamer. Au-delà de l’imagination, c’est de l’imagerie poétique.
Q6. Quelles sont les principales thématiques que traitent vos œuvres ?
Sergent Markus : Ce sont souvent des sujets politiques, non pas de la propagande mais du décryptage et de l’analyse. Mon métier de journaliste m’offre les outils pour cela. Je parle aussi de beauté féminine, d’amour, d’africanité, d’identité vodun, et des thématiques humaines actuelles. On pourrait dire que je fais de la RSA, c’est-à-dire responsabilité sociale de l’artiste.
Q7. Pouvez-vous nous raconter votre toute première œuvre significative et ce qu’elle représente pour vous ?
Sergent Markus : C’est la chanson « Gantché na waxo » de mon groupe Noir sur Blanc. Elle marque le temps de ma démission de l’armée. Car certains se moquaient de moi à l’époque, ne comprenant pas comment on pouvait laisser un avenir d’officier tout tracé, pour une hypothétique vie d’artiste. Cette chanson était ma réponse : « chacun sa route, chacun son chemin, chacun son rêve, chacun son destin ». Un message aussi pour les parents : apprendre à déceler la vocation des enfants et les aider à y exceller, au lieu de leur imposer lleurs rêves manqués.
Q8. Qu’est-ce qui vous inspire ?
Sergent Markus : La vie, les questions sociétales et politiques, l’actualité africaine et internationale. Je préfère raconter la vie des gens plutôt que la mienne. Pour moi, être artiste, c’est être le lien entre Dieu et les hommes. Je m’inspire du journal, des débats, des documentaires, des livres, de l’observation des gens sur le terrain. J’improvise beaucoup, et les meilleures idées m’arrivent souvent au petit coin : je me lave les mains et je cours noter ce qu’on appelle « la punch ».
Q9. Comment gérez-vous les périodes d’inspiration difficile ?
Sergent Markus : Oui, ça peut arriver, mais ma vie n’est pas que la vie artistique, donc je fais autre chose en attendant que l’inspiration revienne. C’est plus délicat pour les commandes urgentes, qui demandent recherche documentaire et brainstorming avant de « poétiser » un thème technique. C’est un travail intellectuel et créatif exigeant, ce qui explique le coût de nos prestations. Sinon, je peux dire que, les périodes sans inspiration sont rares chez moi.
Q10. Comment l’art peut-il influencer la société selon vous ?
Sergent Markus : L’art influence la société depuis toujours et il est partout : dans la cuisine, la mode, un livre, un chant d’église. C’est l’une des rares choses que les autres espèces ne savent pas faire. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’art. Tout est art et qui ne ressent par l’art n’est pas un homme; c’est une pierre !
Q11. Vous êtes également un slameur, alors qu’est-ce que le slam pour vous ?
Sergent Markus : Le slam, c’est la déclamation poétique, avec ou sans fond musical. On n’a rien inventé : le slam, c’est tout simplement de la poésie. C’est Marc Smith qui, à Chicago dans les années 1980, a créé le compétions de poésie dites « poetry slams ». Ensuite les francophones ont coupé le terme et gardé juste « slam ».
Le vrai slam se vit sur scène, mais il est aussi devenu une musique à part entière, avec The Last Poets, puis Grand Corps Malade et d’autres. Moi, j’ai trois albums de slam, et mes textes ne sont pas juste des successions de rimes. C’est surtout une poésie orale qui doit faire rêver, penser, philosopher.
Q12. Quels sont vos projets actuels ou futurs ?
Sergent Markus : Je suis en pleine promotion de l’EP « Ici c’est Africa », réalisé par DJ Click et édité par RFI Instrumental, ceci combiné à des spectacles autour de l’album « Vodun Gospel ». En septembre, je serai en France pour l’événement « Le Bénin à l’honneur », avec peut-être une mini-tournée en France, en Belgique et en Suisse. Avec le succès de ma participation au Festival Dalash Kankpé en juillet dernier, j’entrevois un retour au rap sur scène et en studio. Ça va etre chauud!!
Sinon, je continue de gérer mon entreprise SMC et de produire l’émission « Tous les jours ne sont pas dimanche ». Je me sens bien comblé.
Q13. Y a-t-il un rêve artistique que vous aimeriez réaliser dans les prochaines années ?
Sergent Markus : Le temps des grands rêves de star internationale est peut-être passé pour moi, et je vis bien avec ça. Mon plus grand rêve aujourd’hui, c’est d’ériger un espace en mon nom pour transmettre ce que je sais faire et le peu que je connais à la jeune génération. Par exemple un musée des cultures urbaines et hip-hop, où l’histoire de ce mouvement culturel serait documentée, ce serait génial !
L’autre rêve, c’est de mourir sans regret : j’ai encore beaucoup de textes non publiés et je dois m’y atteler. Ceci pour marquer éternellement ma contribution à la construction mentale et spirituelle de la jeunesse béninoise et africaine.
Q14. Un mot pour les lecteurs du Guide OUKOIKAN, et pour les jeunes artistes qui débutent ?
Sergent Markus : J’exhorte vos jeunes lecteurs à ne jamais abandonner les études pour l’art e; ensuite ne pas croire que les stupéfiants donnent de l’inspiration, c’est faux et ça vous détruit!
Maintenant, vous êtes devenu artiste, il faut vous structurer, avoir un manager, un directeur artistique, intégrer un label : on ne peut pas être à la fois le produit et le vendeur. Enfin, il faut penser à la postérité, écrire et composer des œuvres qu’on pourra chanter dans mille ans. C’est à ce prix qu’on devient une icône, un artiste intemporel. Plus qu’une star, rêvez d’être juste un artiste, un vrai.
