Au Bénin, près de 2 900 forêts sacrées couvrant 18 400 hectares ont résisté là où d’autres ont disparu. Protégées depuis des siècles par les communautés locales, elles abritent une biodiversité irremplaçable. Mais 14 % ont déjà disparu en une décennie. Un signal d’alarme.
Chaque 5 juin, la communauté internationale célèbre la Journée mondiale de l’environnement. Une date instituée par les Nations Unies en 1972 pour rappeler l’urgence de protéger notre planète. En 2026, le thème retenu est celui de la restauration des terres et de la biodiversité. Et si, pour le Bénin, une partie de la réponse se trouvait déjà là, dans ces forêts que personne n’a jamais osé abattre ?
Un patrimoine forestier pas comme les autres
Alors que le Bénin a perdu environ 44 000 hectares de forêt entre 2001 et 2022 (soit 26 % de son couvert forestier), certains espaces ont résisté. Non pas grâce à une loi, ni à une politique publique, mais grâce à des siècles de gestion communautaire et de protection culturelle.
Le Bénin abrite près de 2 900 forêts sacrées couvrant 18 400 hectares. Un réseau dense, réparti sur l’ensemble du territoire, des forêts denses du Sud aux savanes arborées du Nord. Ces espaces sont régis par des règles strictes, transmises de génération en génération, et supervisées par des autorités coutumières locales. On n’y coupe pas, on n’y chasse pas, on n’y cultive pas. Résultat : ce sont parmi les écosystèmes les mieux préservés du pays.
L’UICN a reconnu leur rôle à la fois culturel et écologique. Ces forêts servent de refuges à des espèces rares, dont certaines inscrites sur la Liste rouge, telles que l’Acajou d’Afrique et le Colobe magistrat, un singe emblématique du Bénin. En 2003, elles ont même été désignées modèle de gestion des aires protégées lors du Congrès mondial des parcs nationaux, une reconnaissance internationale rare pour un système de conservation traditionnel.
Quatre types de forêts, une même mission
Ces forêts ne se ressemblent pas toutes. On distingue quatre grandes catégories. Les forêts fétiches (près de 60 % du total) sont des lieux de culte et de rituels. Les forêts de sociétés secrètes (21 %) accueillent les rites initiatiques et les cérémonies des confréries. Les forêts communautaires (10 %) sont protégées collectivement par les villageois. Enfin, les forêts cimetières (8 %) sont les lieux de repos des ancêtres, où les tombes sont intégrées à la nature.
Au-delà de leur valeur culturelle, ces forêts fournissent des ressources essentielles aux communautés : plantes médicinales, fruits, produits animaux. Elles contribuent à la régulation du climat, à la séquestration du carbone et à la protection des sols contre l’érosion.
Kpassè et pobè : deux joyaux béninois
La forêt sacrée de Kpassè, au cœur de Ouidah, est la plus emblématique. Ses fromagers et irokos centenaires ont survécu à tout; à la traite négrière, à la colonisation, à l’urbanisation galopante. Classée site patrimonial et touristique, elle attire chaque année des milliers de visiteurs, notamment lors de la Fête des religions endogènes et du culte vodoun du 10 janvier. Elle reste l’un des rares îlots de nature dense au cœur d’une ville en pleine expansion.
À l’est du pays, la forêt sacrée de Pobè illustre une autre dimension de ce patrimoine. Moins connue des circuits touristiques, elle abrite une flore et une faune que la déforestation alentour a partout ailleurs appauvries. Elle constitue également un lien vivant entre les communautés béninoises et toute la zone yoruba d’Afrique de l’Ouest.
Des menaces qui s’accélèrent
Pourtant, l’alarme est réelle. 14 % des forêts sacrées du Bénin ont disparu entre 2001 et 2012. En une seule décennie.
Les causes sont multiples et s’alimentent les unes les autres. La pression démographique et l’expansion agricole grignotent les lisières. Près de 85 % de la population béninoise dépend du bois-énergie pour la cuisson et le chauffage, et les alternatives restent largement inaccessibles pour les populations rurales.
À cela s’ajoute une menace plus profonde : l’affaiblissement progressif des croyances traditionnelles et des mécanismes culturels de protection a conduit à une dégradation rapide de ces espaces, autrefois préservés par des interdits que personne n’osait transgresser. Sans statut juridique formel pour la plupart d’entre elles, ces forêts restent vulnérables dès lors que la protection communautaire faiblit.
Et maintenant ?
La Journée mondiale de l’environnement de ce 5 juin est une invitation à regarder ces forêts pour ce qu’elles sont réellement : non pas des curiosités folkloriques, mais des solutions naturelles éprouvées que le Bénin a la chance de posséder encore.
Ce que des générations de communautés béninoises avaient compris sans le vocabulaire de l’écologie moderne, la science le confirme aujourd’hui : interdire l’exploitation d’un espace est le moyen le plus efficace de le préserver. Il appartient désormais aux politiques publiques de prendre le relais; en dotant ces forêts d’un cadre juridique de protection, en soutenant les communautés qui les gardent, et en intégrant ce patrimoine vivant dans toute stratégie nationale de conservation.
Ces arbres sont encore debout. À nous de faire en sorte qu’ils le restent.
